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Le Japon se met à l’antinucléaire

mai 7, 2011

Le Japon se met à l’antinucléaire

Avec Fukushima, les Japonais font ce qu’ils n’avaient pas l’habitude de faire: manifester.

On croyait les Japonais apathiques, incapables de se révolter. «Au Japon, on ne sort pas dans la rue, on ne manifeste pas», ânonnait le 14 mars un journaliste français à la télévision.

Mais depuis dimanche 10 avril, un vent de fronde souffle sur le Japon. Le mouvement antinucléaire affaibli depuis quelques années par un relatif désintérêt de la population a réalisé sa première grande manifestation à Tokyo, avec plus de 15.000 personnes dans les rues. Et dans les préfectures du nucléaire, le mécontentement des élus locaux s’étend.

L’information est passée quasi-inaperçue, éclipsée par une visite fortuite du Premier ministre Kan à Ishinomaki. Dimanche 10 avril, le mouvement antinucléaire a réussi à faire descendre dans les rues de Tokyo plus de 17.500 personnes, contre quelques centaines les semaines précédentes.

Une mobilisation étonnante

Le Japon n’avait pas connu de manifestation de cette ampleur depuis 2003, lors d’une manifestation contre la guerre en Irak. Et le mouvement antinucléaire japonais n’avait pas réussi à mobiliser autant de personnes depuis 20 ans. Bis repetitae le 24 avril, en attendant une nouvelle grande manifestation prévue mai à Tokyo, avec l’objectif (illusoire?) de rassembler un million de personnes…

L’appel à cette manifestation du 10 avril avait été relayé via Twitter et sur un compte Tumblr. Comme l’explique un des organisateurs, «c’est un fait nouveau de pouvoir rassembler autant de monde sans aucune organisation de masse. Internet nous donne un grand pouvoir».

L’après-mobilisation a aussi été relayé via de nombreuses vidéos postées sur Youtube. Il semble que pour beaucoup de participants, il s’agissait de leur première participation à une manifestation. Les organisateurs ont été quelque peu surpris par l’ampleur de la mobilisation, de la même manière que la police, qui n’a laissé défiler les manifestants que sur une partie de la route.

Pour les manifestants, la participation était liée aux événements de Fukushima mais nombreux —2.500 environ— étaient ceux qui ont exprimé leur crainte vis-à-vis de la centrale d’Hamaoka. Cette centrale, située à quelques dizaines de kilomètres au sud de la capitale, est l’enjeu d’une succession de manifestations quasi-hebdomadaire, organisé via des réseaux sociaux par 7 lycéennes de la ville de Nagoya, puis un réseau de groupes antinucléaires de la région.

Pourquoi le mouvement se réveille-t-il à Hamaoka? Parce qu’avant l’accident de Fukushima, c’est à cet endroit précisément que les antinucléaires japonais pensaient que se produirait un genpatsu shinsai, une catastrophe nucléaire provoquée par un séisme. La centrale est en effet construite à l’intersection de trois plaques tectoniques, précisément là où devrait se produire le «big one» redouté depuis des années par les sismologues.

Face à cette crainte, l’exploitant de la centrale, la Compagnie d’électricité de Chûbu, (Chûden) n’a pas tardé à lancer une contre-offensive, en organisant des «réunions pédagogiques» (setsumei kai) à destination des citoyens, expliquant à qui veut l’entendre qu’«Hamaoka ne sera jamais Fukushima» et que des mesures comme le déplacement en hauteur des groupes électrogènes de secours ou la construction d’une digue de 12 mètres seront prises.

Mais pour Takeshi Kawakami, un ancien ouvrier de la centrale d’Hamaoka, aujourd’hui blogueur sur le site d’information en ligne Janjan, la construction devrait prendre plusieurs années et ne garantit pas une sécurité complète face à un séisme gigantesque.

Car la centrale est de plus installée sur des couches alternées de grès et d’argile, ce qui la fragilise. «C’est comme si la centrale était construite sur du flan (purin)», compare ainsi l’auteur. En août 2009, à la suite d’un tremblement de terre dans la baie de Sugura, à 40 kilomètres à l’est, le réacteur n°5 avait été gravement endommagé, conduisant à des rejets de substances radioactives. D’après la Chûden, les secousses auraient en fait amplifié par les couches géologique sur lesquels est construite la centrale d’Hamaoka.

Fronde des élus locaux

Outre ce mouvement antinucléaire en pleine expansion, le gouvernement de Naoto Kan doit faire face à une fronde de certains élus locaux. Ainsi, dimanche 10 avril, le gouverneur de Fukushima a refusé de le recevoir et de s’entretenir avec lui. C’est en effet dans cette préfecture que s’exprime le plus large mécontentement des élus, notamment en ce qui concerne la zone d’évacuation que le gouvernement n’a jamais voulu élargir au-delà des 20 kilomètres.

Dans la zone des 20-30 kilomètres où les habitants étaient invités à rester enfermés chez eux, le maire de la ville de Minamisoma, Katsunobu Sakurai est devenu un héros. Il avait lancé au bout de deux semaines un appel à l’aide internationale dans une vidéo:

«Le gouvernement nous a abandonné. Nous manquons d’eau, de nourriture, les habitants n’ont même plus assez d’essence pour fuir.»

Depuis, répondant à l’appel du maire, de nombreux bénévoles et ONG ont porté assistance à la ville et aux villages environnants. L’armée aurait évacué de nombreux habitants dans la zone des 20-30 kilomètres. Elle s’apprêterait de plus à fermer la zone contaminée définitivement.

Dans un geste désespéré, des éleveurs continuent de retourner dans leur ferme pour nourrir leur bétail mourrant de faim. Mamoru Moteki, président du syndicat des coopératives agricoles (JA-Zenchu) a d’ailleurs envoyé une lettre de protestation à Tepco dans lequel il juge la situation «inacceptable», déplore le manque d’information sur les contaminations radioactives et demande des compensations financières. Le 15 avril, Tepco annonçait qu’elle reverserait 1 million de yens (8.300 euros) par personne dans la zone contaminée des 30 kilomètres.

Des maires ont aussi demandé à Tepco que les réacteurs n°5 et 6 de Fukushima Daiichi ne soient jamais remis en route. Beaucoup ont exprimé ne plus se faire d’illusions sur le mythe de la sécurité nucléaire et demandent un changement complet de la politique énergétique du Japon. Un renversement chez des élus pour qui l’industrie nucléaire constituait jusqu’alors une source d’emplois et de revenus.

Au sud du Japon, c’est la construction d’un nouveau réacteur dans la préfecture de Kagoshima qui vient d’être reporté sine die, à la suite d’une demande du gouverneur. Avec une puissance de 1,6 million de kilowatts, ce devait être le plus puissant réacteur de l’Archipel. Le dernier plan national prévoyait la construction de 14 nouveaux réacteurs d’ici 2030, un plan qui sera certainement revu à la baisse a indiqué le Premier ministre Kan.

Dans ce contexte, une combinaison entre des opposants au nucléaires et des élus locaux peut-elle faire sortir le Japon du nucléaire?

Dans la manifestation de Tôkyô, l’expression «sortir du nucléaire» (datsu genpastsu) était sur toutes les lèvres et les pancartes tenues à bout de bras. Mais les luttes contre le nucléaire au Japon se déroulent d’abord localement. Et depuis quelques années, les antinucléaires y engrangent quelques victoires, facilitées par le soutien d’élus locaux.

Ce fut le cas en 2001 à Kariwa avec un référendum local fit échouer le projet d’utilisation du combustible Mox dans la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. La même année, un référendum organisé par les habitants de Miyama, dans la préfecture de Mie, faisait avorter un projet de construction d’une centrale nucléaire [1].

Daniel P. Aldrich estime que le mouvement antinucléaire au Japon aurait ainsi fait échouer 50% des projets de construction de réacteurs [2].

L’appui d’un élu local, a fortiori d’un gouverneur d’une préfecture, est donc un poids non négligeable. Cependant, ces appuis procèdent souvent d’une volonté d’afficher son opposition au gouvernement central pour impressionner l’électorat local. Parfois, il s’agit de promesses sans lendemain.

En 1985, le gouverneur d’Aomori, Kitamura Masaya, promettait d’«avoir entendu la parole des paysans» alors qu’on lui remettait une pétition signée par plus de 90.000 personnes contre le projet d’une usine de retraitement. Mais le lendemain, il donnait son accord à sa construction.

Le poids du Meti

Difficile donc de dire de quoi sera fait l’avenir énergétique de l’Archipel. Ce qui est cependant certain, c’est que si la construction de nouveaux réacteurs étaient devenus depuis quelques années une tâche ardue, elle sera demain quasiment impossible. Cependant, un engagement sur la voie d’un sortie du nucléaire semble plus difficile, car deux obstacles subsistent.

Le premier concerne l’état de l’opinion. Les Japonais ont souvent été décrits comme «allergiques au nucléaire» (kaku arerugi) mais beaucoup s’y sont résignés sous les coups de boutoir d’une propagande orchestrée à grands frais par le lobby nucléaire. L’accident de Fukushima a cependant redistribué singulièrement les cartes comme le montre les milliers de manifestants. Mais cela suffira-t-il?

Car le deuxième obstacle est d’ordre démocratique. Les écologistes n’ont jamais réussi à créer un parti vert, et seul le petit parti social-démocrate (Shamintô) est opposé à l’énergie nucléaire. Par ailleurs, la politique énergétique est décidée au Japon par le Meti, en lien avec l’industrie nucléaire et échappe à tout contrôle démocratique.

Reste donc la capacité du mouvement antinucléaire à organiser une opposition massive dans la rue. Mais là encore, en deux siècles d’histoire moderne et contemporaine émaillée par de nombreux mouvements sociaux, pas une seule fois l’administration et le gouvernement n’ont cédé face à des manifestants. Ainsi, malgré la catastrophe nucléaire du Fukushima, la fenêtre de tir des antinucléaires semble aujourd’hui encore très étroite.

Mathieu Gaulène

[1] Koichi Hasegawa, Constructing civil society in Japan. Voices of environmental movements, Trans Pacific Press, Melbourne, 2004. Retourner à l’article

[2] Daniel P. Aldrich, Site Fights. Divisive facilities and civil society in Japan and the West, Cornell University Press, Ithaca, 2008. Retourner à l’article

Leur presse

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