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[La liberté ou la mort] Grande manifestation anti-nucléaire à Tokyo

septembre 3, 2012

[La liberté ou la mort] Grande manifestation anti-nucléaire à Tokyo

Les manifestations antinucléaires à Tokyo : hortensias et mégaphones

(De Tokyo) Tous les vendredis depuis trois mois, mères de famille, fonctionnaires et activistes se regroupent de 18 heures à 20 heures devant la résidence du Premier ministre. Là, chacun prend sa pancarte et scande des speeches antinucléaires tandis que le reste des manifestants s’aligne tant bien que mal sur le trottoir pour former une chaîne humaine de plusieurs kilomètres.

Organisé par la Coalition métropolitaine antinucléaire, l’appel à crier sous les fenêtres de Yoshihiko Noda contre le redémarrage de la centrale d’Oi a été diffusé sur Twitter et Facebook depuis mars 2012 et n’a cessé de rallier des voix.

Alors que le gouvernement a annoncé le 8 juin le redémarrage de deux des 54 réacteurs à l’arrêt dans l’archipel, la population essaie de se mobiliser pour empêcher cette décision.

Cependant, comme en témoignent de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux, la manifestation est encore perçue comme un acte violent, négatif et antipatriotique. Les organisateurs essaient de redorer le blason de l’action en garantissant une sécurité totale aux participants grâce à un service d’ordre musclé.

La vieille école

« Nous attendons au moins 100’000 personnes aujourd’hui. Alors j’espère que cette fois-ci la manifestation pourra envahir la rue de la Diète ! C’est vrai, on est toujours cantonnés sur le trottoir alors que le soir, il y a peu de voitures. »

Takehiko Yagi, un des membres permanents du campement antinucléaire qui squatte le carrefour du quartier des ministères depuis dix mois, prend un air rêveur. Depuis le 11 mars 2011, date anniversaire de la triple catastrophe, les manifestations antinucléaires japonaises se sont autoregulées pour ne pas perturber l’ordre public avec un service de sécurité drastique du côté des organisateurs.

« Les manifestations après la guerre n’étaient pas comme ça, dans mon temps on descendait dans la rue peu importe les conséquences. C’est depuis le milieu des années 70 que cela a changé avec l’anticommunisme ambiant, les actes terroristes de la Dekigun [l’Armée rouge japonaise, ndlr] et la repression policière. Maintenant, tout le monde est bien rangé, on met des camions avec de la musique et on danse, même la police n’a plus de bouclier… C’est une autre époque ! »

« Old school », monsieur Yagi fait partie de ceux qui se battaient contre le traité de securité nippo-americain et contre la guerre du Vietnam. Mais en quarante ans, il semble que la fracture entre le monde politique et la vie civile se soit agrandie au profit d’une démocratie de façade où plus personne n’ose manifester son opinion.

Mégaphones et règles du manifestants

« Au Japon maintenant, on a peur des manifestants. Depuis le début, nous passons pour des terroristes aux yeux de la population. C’est pour changer cette image que nous devons respecter les règles et ne pas causer de problème », commente un des organisateurs.

Les règles sont drastiques. Sans autorisation de déborder sur la chaussée, les manifestants sont condamnés à marcher en rang serré sur le trottoir en laissant un couloir pour les piétons.

« Si on ne fait pas cela, il y aura des plaintes et plus personne ne viendra participer », soutient un manifestant qui se tient immobile depuis 18 heures. À côté de lui, une femme acquiesce en montrant son jeune enfant. Elle vient de Kashiwa, une banlieue contaminée de Tokyo depuis l’accident nucléaire de Fukushima :

« Je viens tous les vendredis avec mon fils. Beaucoup de mères viennent également car elles ont vu que les manifestations étaient sans danger. »

Encerclant le carrefour de la résidence du Premier ministre, des fourgons de police hurlent avec des haut-parleurs de laisser la voie libre aux voitures tandis que les manifestants affluent des bouches de métro. Devant un passage clouté barré par les forces de l’ordre, un homme d’une cinquantaine d’années en costume cravate commence à s’énerver :

« On ne peut même pas traverser librement pour aller de l’autre côté du trottoir et on nous oblige à aller faire la queue à perpet’, tout ça pour scinder la manifestation et dire ensuite qu’il n’y avait que 11’000 personnes alors qu’il y en avait 45’000 la semaine dernière ! »

Avant de se retourner pour crier aux policiers :

« Vous portez atteinte à loi sur la liberté de manifester. C’est un scandale !

— Veuillez circuler monsieur ! Ne restez pas sur le passage »

Les deux policiers restent stoïques en répétant inlassablement les instructions. Dans la foule, ceux qui ont assisté à la scène regardent l’homme d’un air amusé ou gêné, certains osent hocher la tête en approuvant. Depuis seize mois, c’est la première fois que j’assiste à une scène comme celle-ci. Un membre du service d’ordre interne arrive et essaie de calmer l’homme en colère en lui demandant de coopérer :

« Dans une manifestation, en général, on arrête les voitures, pas les gens ! Vous enfreignez la loi ! »

L’homme crie avant de rebrousser chemin d’un air dégouté. Shinya Sawaki, un jeune musicien, prend un air perplexe :

« C’est la première fois que je viens aux manifestations du vendredi. En fait, je n’étais pas venu manifester depuis ‘la révolte des amateurs’ en avril 2011. C’est vrai que c’est très différent comme ambiance, mais l’essentiel c’est que beaucoup de monde se rallie. »

La manifestation antinucléaire organisée par le collectif de rue « la révolte des amateurs » avait rassemblé spontanément 15’000 personnes alors qu’on n’en attendait pas plus de 5000. La fanfare bon enfant de début d’après-midi avait peu à peu fait place à des sound-systems rugissants, où alternaient rap, techno et rock alternatif au grand dam des services de police complètement dépassés par le déferlement de jeunes.

Sans aucun service d’ordre interne, cette première manifestation antinucléaire post-Fukushima n’avait pourtant provoqué aucun heurt. Paradoxalement, c’est quand les forces de l’ordre ont décuplé leurs moyens qu’on a commencé à avoir des arrestations (2 arrestations pour troubles de l’ordre public lors de la manifestation du 11 septembre).

« Noda ! ! sors de là ! »

À la jonction des deux énormes files de manifestants, le QG de la Coalition métropolitaine antinucléaire s’est réuni sur une place étroite quadrillée par la police et les médias. Séparé de la résidence du Premier ministre de plusieurs mètres, les intervenants se passent le mégaphone pour lui crier tout le bien qu’ils en pensent [sic].

Sur les côtés, la foule des manifestants essaient tant bien que mal de trouver une place. Refoulés par deux services de sécurité différents, les quelque 60’000 personnes qui sont déjà présents à 19 heures commencent à investir tout le trottoir. À la nuit tombée, deux rangées sur la route ont été aménagées par des pylônes et fermées à l’avant par un barrage policier. La situation est exceptionnelle au Japon et on sent un vent de révolte monter. Alors que la circulation routière n’est toujours pas stoppée, une camionnette à l’effigie antinucléaire s’arrête en plein milieu de la route.

Quelques minutes plus tard, la foule amassée derrière enjambe les pylônes, encouragée par quelques « Libérer la rue ! ». Les plus téméraires avancent sur le barrage de police et restent imperturbablement à leur place malgré les injonctions de la police. Au pays de la discipline, on n’a jamais vu ça en 40 ans.

Alors que la foule avance sur la résidence en scandant en rythme « Contre le redémarrage ! », une rumeur des premières estimations circule. Entre 150’000 et 180’000 manifestants contre 17’000 selon la police, publie le journal Asahi qui pourtant n’a pas l’habitude de faire des commentaires.

Malgré l’excitation d’une telle nouvelle, les Japonais restent calmes. Ils se contentent de hurler vers la résidence leur mépris et leur colère face à un gouvernement qui veut encore faire croire au mythe de la sécurité nucléaire.

« Noda ! ! sors de là ! Si c’est pas toi qui te fais harakiri, c’est nous qui nous nous en chargerons ! » entend-on.

Coup de théâtre

La police recule de quelques mètres sous la pression de la foule et forme un nouveau barrage. Les manifestants ne sont plus qu’à quelques mètres de l’entrée. Les hauts-parleurs crient de ne plus avancer, le temps est suspendu. C’est à ce moment là, que Misao Redwolf, la tête de la Coalition, prend la parole.

« La coalition et tous les organisateurs vous demandent de vous disperser ! Ceci est un avertissement pour éviter tout accident {..} Nous reviendrons vendredi prochain mais aujourd’hui c’est terminé ! Merci d’être venus si nombreux ! »

Des protestations fusent, devant l’immobilisme de la foule, Misao revient encore une fois :

« La coalition a obtenu le droit de manifester jusqu’à 20 heures. Merci d’avoir tous repondu à notre appel, nous nous réunirons à nouveau vendredi ! Mais maintenant vous devez partir ! ! »

Le ton est suppliant, on sent que les organisateurs sont aussi complètement dépassés. Un membre du service d’ordre interne essaie de faire reculer le front avant et se butte à un manifestant.

« Je ne fais pas partie de votre Coalition ! Vous ne comprenez rien ! Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous, vous vous croyez pour la police ou quoi ? »

Vingt minutes plus tard, personne n’a bougé. Pourtant la lassitude se marque sur les visages. Tour à tour, la police et le service d’ordre de la Coalition crient les mêmes phrases à l’infini. Les médias pour une fois tous présents font péter les flashs tandis que du haut d’un fourgon, un chef de police en civil filme les belligérants. Il n’y a pas si longtemps, on arrivait masqués dans les manifestations au Japon ; mais là personne ne se cache plus.

« Le service d’ordre n’était pas suffisant ! »

« Kokkaigijidomae est derrière vous, et à droite vous avez la station de métro Tameikesanno », indique en boucle un policier avec son porte-voix. La situation est tellement dérisoire que les gens finissent par abdiquer en riant à moitié.

Que ce serait-il passé devant la résidence si les organisateurs n’étaient pas intervenus ? Personne ne peut le savoir. Certains avertissent sur Twitter qu’il faut venir la prochaine fois avec des masques et sans enfants par peur des représailles.

On annonce déjà pour vendredi 300’000 personnes.

Ce qui est certain, c’est que la manifestation du 29 avril aura marqué un tournant dans la lutte antinucléaire au Japon. Même les organisateurs sourient de toute leurs oreilles, après que la foule s’est dispersée :

« C’était incroyable, n’est-ce-pas ? Quel monde ! Le service d’ordre était insuffisant et nous étions dépassés mais nous espérons pouvoir organiser un autre rassemblement vendredi prochain ! »

Bancho, un des molosses du service d’ordre, éponge son front.

« Même si nous demandons une autorisation pour manifester sur la chaussée, nous ne l’aurons pas, donc on va continuer comme ça », ajoute Misao Redwolf.

La révolution des hortensias

La Coalition doit se réunir pour discuter de la tenue du prochain vendredi antinucléaire. Le processus de remise en marche des réacteurs a commencé depuis le 1er juillet dans la centrale d’Oi, construite à proximité d’une faille sismique active et en bord de mer. Sachiko Sato une paysanne de Fukushima qui a tout perdu déclare :

« Quoique le gouvernement fasse, nous allons continuer à nous battre. Les femmes se réunissent régulièrement à la Diète et ce jour trois femmes députés se sont jointes à nous. Ce sont les femmes qui vont changer le Japon ! En mémoire des atrocités de la guerre et de l’article 9 de la Constitution, nous continuerons à nous battre pacifiquement. »

Le mois de juin aura été marqué par la prise de position pronucléaire du gouvernement et par l’absence de programme énergétique. Il aura fait naître aussi plein d’hortensias. Ces fleurs de début d’été connues pour éclore en groupement et passer du bleu clair au violet foncé. Comme ces manifestations « made in Japan », sans heurts ni violences mais dont la couleur s’intensifie au fil des jours.

Publié sur un blog radioactif (Alissa Descotes Toyosaki, « Les fleurs du printemps nucléaire », 3 juillet 2011)

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